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Réglementation par la loi contre le réglementation par les valeurs

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John Kay

M Mole tient une station-service dans la banlieue de Manchester. L'essence y est vendue à approximativement deux fois le tarif normal. Elle n'a pourtant rien d'exceptionnel et les services de M Mole non plus. Il est très peu probable qu'un client se rende plus d'une fois dans cette station-service. Mais comme elle est sise sur une grande voie de communication et à proximité d'une grande cité, le trafic suffit à garantir à M Mole une activité soutenue.

Il y a trois réactions possibles à l'attitude de M Mole. L'approche libre marché qui rechigne à entraver la liberté de commercer part du principe que les clients qui se rendent chez M Mole le font de leur plein gré (dans une certaine mesure). Comment nous serait-il possible de faire la différence entre M Mole et le commerçant dont l'essence est d'une qualité si exceptionnelle que tout le monde est prêt à la payer deux fois le prix normal? Cette première réponse est ridicule. Mais en comprenant pourquoi elle l'est, nous découvrons que le problème posé par M Mole est plus complexe qu'il n'y parait à première vue.

J'ai tendance à penser que dans la Grande-Bretagne d'aujourd'hui lutter contre des comportements semblables à celui de M Mole n'en vaut pas la peine. Mais il y a des économies, comme celle du Nigeria, Haïti, ou des parties de l'ancienne Union soviétique, où des attitudes semblables sont endémiques plutôt qu'exceptionnelles et c'est la principale raison pour laquelle ces économies sont pauvres. Dans ces pays, nous avons besoin de nous faire confirmer les termes contractuels précis avant de procéder à la moindre transaction. Et nos attentes sont satisfaites dès lors que nous sommes capables de faire appliquer les termes des contrats. Bien entendu, nous pouvons recourir à la justice mais le plus souvent nous trouverons plus facile d'utiliser nos poings. Au final, faire des affaires revient tellement cher que peu d'activité se développe. Et la plupart des projets qui voient le jour sont aux limites de la fraude et de l'illégalité.

Si l'approche de M Mole était courante chez les propriétaires de stations, services, nous déciderions en majorité de n'acheter à l'avenir de l'essence qu'auprès de stations services appartenant à des compagnies comme Shell et Esso, dont nous attendons une plus grande honnêteté. Mais cette solution induit des coûts économiques substantiels. Elle créée un environnement dans lequel il est difficile pour des entrepreneurs locaux sérieux de réussir, comment une telle personne se différencierait de la myriade des Monsieur Mole? En outre, il est difficile et coûteux pour Shell et Esso de maintenir des standards élevés dans de telles circonstances. Souvent, ils concluront que l'effort ne vaut pas la peine. Ils préfèreront s'implanter en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis ou à Singapour. Il ne s'agit pas là d'un problème purement théorique. C'est un problème central - probablement le problème central - des économies sous-développées.

La seconde approche consiste à déterminer les règles restreignant les activités de M Mole. Mais elle s'avère complexe. Les clients de M Mole partent du principe que l'essence sera vendue à un juste prix. M Mole pense qu'il est juste de faire des profits en profitant du manque d'informations du consommateur. Il est un peu comme les cow-boys qui persuadaient les vieilles dames que leurs allées devaient être terrassées à grands frais, les institutions financières qui vendent des stratégies sophistiquées aux entreprises crédules et aux autorités publiques et les bureaux de pari mutuel dont les clients naïfs et malheureux reviennent chaque après-midi. Laquelle de ces trois activités devrait être interdite à votre avis? Et comment?

Il existe déjà des dispositions régulant l'affichage des prix dans les stations service et celles-ci pourraient, sans nul doute, être renforcées. Elles préciseraient la taille et peut-être les caractères de la pancarte ainsi que la taille des caractères affichés. Nous aurons besoin de spécifier à quelle fréquence la pancarte devra être nettoyée et faire en sorte que M Mole ne plante pas un arbre pour la cacher. Nous savons dans quel monde nous vivrons alors. Un monde de réglementation tatillonne et bureaucrate. De telles dispositions ne serviraient qu'à entraver un commerce honnête et sensé et n'empêcheront certainement pas M Mole de poursuivre son activité.

La troisième solution, et, à mon sens, l'unique solution pratique, est de vivre dans un monde où les valeurs entrepreneuriales ne sont pas celles de M Mole, un monde où les individus de la trempe de M Mole auront du mal se lancer dans les affaires. Ils ne pourront pas s'approvisionner en essence auprès de sources renommées. Les fabricants d'équipements ne les fourniraient plus. Le banquier et le comptable locaux ne voudraient pas être liés à leurs affaires. En décrivant ces mécanismes, nous pouvons trouver la manière dont on pourrait les enrayer. Ils se brisent d'eux-mêmes avec l'élargissement des marchés où les échanges commerciaux sont inévitablement plus impersonnels. Mais ils s'effondrent aussi sous la croyance qu'il n'est certainement pas indispensable, voire néfaste, d'opter pour un acte d'achat aussi critiquable.

Ces sanctions s'imposent. Le problème est que tandis que les comportements opportunistes constituent l'essence de l'esprit des économies de marché prospères, ils sont tout autant capables de les détruire. La tentative d'écrire les règles qui pourraient distinguer entre l'opportunisme désirable et indésirable est inévitablement vouée à l'échec. Encore qu'il n'est très difficile que pour peu d'entre nous, du moins dans les cas extrêmes, de distinguer un type d'activité de l'autre. La différence entre M Mole et le commerçant dont l'essence est deux fois supérieure à celles des autres est évidente. Nous savons que les innovations de Drexel Burnham Lambert ne sont pas valables mais que celles de Merck le sont. Les économies de marché dépendent réellement des sanctions sociales émanant de ces perceptions et de la prise de conscience que toutes les activités rentables ne se valent pas.

Il y a ceux qui pensent que le rôle économique du gouvernement est de mettre au point les lois et que les firmes devraient être libres de commercer dans leur respect. Ce faisant, ils tombent dans la même erreur que ceux qui pensaient qu'ils pouvaient diriger l'Union soviétique depuis Moscou. Si ce type d'Etat fonctionnait alors le socialisme aurait prospéré. Est-ce que les prix seraient plus hauts ou plus bas et les entreprises concernées plus ou moins rentables, si les conseils exigeaient simplement de fixer des prix raisonnables plutôt que de s'engager dans des négociations prolongées et acrimonieuses avec leur régulateur pour fixer un prix plafond?

L'idée que les objectifs sociaux puissent être mieux atteints en autorisant les agents à opérer librement dans le cadre d'un cadre réglementaire centralement défini mais spécifique et global est une erreur commune tant à la gauche qu'à la droite. Pour la gauche, elle se manifeste aujourd'hui dans la croyance que le gouvernement peut décentraliser via des contrats et des cibles. Mais il ne peut pas car si vous êtes en mesure de rédiger les contrats et de définir les cibles vous aurez déjà pris en charge la gestion de l'entreprise, de l'école ou de l'hôpital. Pour la droite, elle se manifeste dans l'espoir de faire coïncider les intérêts des directeurs généraux avec l'objectif de création de richesse via de généreuses primes et des normes comptables consacrées.

Tant sous un régime socialiste extrême que capitaliste extrême, le résultat a été tragique et grotesque. Les banquiers d'investissement ont expliqué comment le génie d'hommes comme Ken Lay d'Enron et Bernie Ebbers de WorldCom a changé les règles du jeu compétitif. Pareillement, les statisticiens de Slater ont enregistré et applaudi les efforts héroïques de travailleurs soviétiques individuels comme Alexei Stakhanov, ce mineur sibérien qui avait tout d'un Superman. Ensemble, ils ont donné lieu à une riche tapisserie d'exploits imaginaires et de figures fantômes.

La réaction classique à ces pratiques est d'exiger plus de règles alors que la meilleure alternative réside dans le retour à une conception plus équilibrée de la nature des affaires: un monde où les dirigeants gagnent des salaires. Les grandes entreprises, comme Merck, Procter and Gamble, Shell et Marks and Spencer, n'ont pas été construites en l'espace de trois à cinq ans dans le cadre d'un système de primes à long terme destinés aux managers. L'importante création de valeur qu'ils ont générée pour les actionnaires était un sous-produit de leurs forces compétitives et non l'objet de leur activité en elle-même. Et c'est pour cette raison qu'elles ont assez duré pour payer les retraites des travailleurs. Henry Ford, non des moindres créateurs de richesse pour les actionnaires, a écrit qu'une entreprise dont la rentabilité est l'unique objectif meurt car elle n'a aucune raison d'exister à long terme. Il aurait très bien pu parler d'Enron et de WorldCom.

John Kay est l'un des plus grands économistes britanniques. Les relations entre l'économie et les entreprises constituent son principal domaine de prédilection. Il est également chroniqueur au Financial Times

Pour de plus amples informations, veuillez consulter

www.johnkay.com

 
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