Pratique entrepreneuriale responsable en Russie: Profits et objectifs sociaux sont-ils conciliables?
Susan Simpson,
Directrice, Europe,
The Prince of Wales International Business Leaders Forum (IBLF)
Le besoin des entreprises d'être 'socialement responsable' qui a fait coulé beaucoup d'encre tout au long de la dernière décennie prend une résonance particulièrement poignante dans le contexte russe. Sous le régime soviétique, la politique gouvernementale exigeait que les sociétés détenues par l'état financent, gèrent et maintiennent une large gamme de services sociaux : des crèches aux stations balnéaires en passant par les écoles, les boutiques, les centres culturels et sportifs tout comme les services de santé. L'avènement du libre marché a marqué le retrait des entreprises du terrain social ce qui a mené au quasi effondrement du tissu social de communautés entières.
Le statut monopolistique dont jouissait une entreprise dans chaque ville si courante du temps des Soviets n'a fait qu'aggraver la situation. La Russie compte majoritairement de très grands conglomérats, dont la localisation géographique isolée constitue déjà un défi qui oblige davantage la compagnie à fournir à la communauté toutes sortes de prestations : de l'eau potable, au chauffage en passant par l'éclairage ou les moyens de transport. Etant donné le degré de dépendance à l'égard de l'entreprise, toute interruption des opérations habituelles, sans parler de l'arrêt définitif des prestations sociales clés au lendemain de la privatisation et de la restructuration, ne pouvait qu'entraîner le désastre, non seulement pour les milliers de personnes directement employées mais pour la ville entière.
Et comme si tous ces bouleversements ne suffisaient pas, l'effondrement du communisme s'est également traduit par une fracture politique, un sentiment d'incertitude et la prise de conscience que le gouvernement n'a plus les moyens de fournir tout ce qu'il octroyait auparavant. Dans les démocraties plus mûres, une telle situation aurait stimuler la mise en place de services sociaux sans but lucratif mais la Russie ne pouvant compter que sur des organisations issues de la société civile encore immatures, sous financées et inexpérimentées, à ce jour cette option s'est rarement révélée viable.
Toutefois, les besoins restent à pourvoir. Quelles sont alors les options à la disposition de la société russe pour tenter de gérer ses nombreux et urgents défis sociaux, environnementaux et économique ? Il semble plus que vital de réexaminer le rôle et la contribution de chaque frange de la société. L'apport du monde des affaires ne sera pas négligeable.
Nous ne parlons pas ici d'une simple remise en vigueur des anciennes et fières traditions russes en matière de philanthropie entrepreneuriale qui remontent à l'époque tsariste, bien que la philanthropie aura toujours un rôle à jouer. Quelles entreprises s'apercevront que des résultats plus rentables que ceux des concurrents ne sont pas à eux seuls à l'origine de la croissance et de la compétitivité ? De plus en plus, c'est plutôt la durabilité des opérations à long terme qui importera. Elle dépend d'éléments intangibles comme l'établissement et le maintien d'une bonne réputation, de la loyauté, de la capacité à innover et de la réceptivité de toutes les parties prenantes.

L'époque où les entreprises russes pouvaient ignorer de manière flagrante les demandes exigeant une meilleure gouvernance entrepreneuriale, ou celle où les multinationales opérant en Russie pouvaient négliger les besoins de la société, est en passe d'être révolue. Les scandales financiers américains et d'autres dossiers du même acabit ont eu raison de la confiance du grand public ces derniers temps. Ces affaires ont constitué un bon révélateur de ce que pourrait être l'avenir si l'on n'observe pas des standards de gouvernance strictes : des disparitions d'entreprises et des peines de prison pour ceux coupables de mauvaises pratiques. Les médiocres standards russes en matière de gouvernance entrepreneuriale sont régulièrement cités comme la raison principale expliquant pour les IDE du pays restent obstinément bas. Et malgré les récents signes indiquant une restauration de la confiance des investisseurs - notamment les Russes - il est plus que jamais nécessaire de faire preuve d'intégrité et de s'engager à gérer les affaires de façon responsable et transparente.
Autant d'exigences qui obligent les membres des conseils d'administration à assumer des rôles supplémentaires. Réalisée par la Global Corporate Citizenship Initiative du Forum économique mondial et le Prince of Wales International Business Leaders Forum, une récente enquête menée auprès des PDG a révélé, preuve à l'appui, qu'il n'y a jamais eu une aussi forte corrélation entre la compétitivité, la gouvernance et la citoyenneté d'une entreprise. A l'heure où les PDG évaluent les implications de ce constant et en tire les conséquences pour leur gestion entrepreneuriale, une chose est sûre : la citoyenneté entrepreneuriale a quitté la marge pour migrer au coeur des décisions du conseil d'administration.
Le temps nous révélera le degré de conviction des compagnies russes estimant nécessaire d'intégrer les considérations de développement durable dans leurs politiques et leurs pratiques. Celles dotées d'une réelle vision sentent déjà l'aube d'une nouvelle ère et cherchent activement à améliorer tant les standards en matière de gouvernance entrepreneuriale qu'à concevoir des approches plus cohésives et stratégiques en termes de politiques d'investissement social et prolongeant leurs traditions caritatives. Et ce parce qu'elles commencent à sentir le besoin de gérer, surveiller et évaluer les performances non financières de l'entreprise - ses impacts sociaux et environnementaux- avec autant de rigueur que sa performance économique.
Les messages clés qui ont émergé de l'enquête du FEM/IBLF sont valables pour les entreprises russes comme pour les autres. Il en ressort le rôle important du PDG comme promoteur de la culture de responsabilité entrepreneuriale et de l'ensemble des valeurs d'une entreprise. La croissante importance de nouveaux types de partenariats public-privé a pour but de relever ces défis qu'aucune entreprise ni secteur de la société n'a la capacité et les compétences pour le résoudre seul. Ils incluent l'accès à la formation et à l'éducation, aux services de santé, aux crédits et aux marchés mais s'attaquent aussi à des problèmes tels que la corruption, le blanchiment de l'argent, le crime et le terrorisme.
Des forums de discussion abordant ces sujets émergent en Russie. Les deux plus récents étant le Conseil national sur la gouvernance entrepreneuriale, qui implique de nombreuses entreprises russes parmi les plus importantes et les plus puissantes et le Partenariat russe pour une action sur la gouvernance entrepreneuriale et la responsabilité sociale, qui a récemment lancé une initiative conjointe avec le IBLF et de l'association russe de protection des investisseurs. Le Partenariat Russe réunit les entreprises internationales et russes leaders qui partagent les bonnes pratiques, les idées et les expériences dans le cadre de tables rondes et séminaires business-to-business ou business-to-government abordant divers sujets portant sur le lien entre la gouvernance entrepreneuriale et la citoyenneté entrepreneuriale. L'objectif ultime est d'aller au-delà du dialogue et d'apprendre les uns des autres pour entamer une action collective afin de résoudre les problèmes que les membres du partenariat identifient comme importants en mobilisant les ressources et les compétences nécessaires.
Le cadre de gouvernance, les compétences managériales et les capacités requises pour répondre à ses enjeux complexes et interconnectés sont sans aucun doute source de défis mais il semble que le milieu russe des affaires a tiré les leçons des expériences de la communauté des affaires internationale et reconnaît que les profits financiers seuls ne créeront pas le type de communautés favorables à la prospérité de l'entreprise.
Pour de plus amples informations:
The Prince of Wales International Business Leaders Forum (IBLF)
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www.iblf.org
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