Bonne gouvernance entrepreneuriale et risque de changement climatique
Mindy S. Lubber,
Directeur général,
CERES
Ces dernières années, la question des changements climatiques mondiaux, jusqu'alors d'ordre technique est devenue un problème critique qui posent des défis au secteur public et privé. Au sein du secteur privé en particulier, les changements climatiques sont rapidement devenus un enjeu majeur tant sur le plan stratégique qu'opérationnel pour les entreprises et leurs investisseurs. Il existe à présent des preuves irréfutables selon lesquelles les conséquences compétitives et financières pour les entreprises qui poursuivent leur modus operandi habituel seront considérables. L'impact des changements climatiques tout comme le besoin de réduire les émissions de gaz à effet de serre créeront de nouveaux risques. En effet, dans un même secteur, l'exposition entrepreneuriale aux risques de changements climatiques peut varier considérablement. En fait, les conséquences financières tant pour les entreprises prises individuellement que tous les secteurs sont réels et potentiellement très sérieux. Ce qui signifie qu'une bonne gouvernance entrepreneuriale exige à présent une évaluation précise des risques de changements climatiques au plus haut niveau, c'est-à-dire par les conseils d'administration et les investisseurs.
Dans le monde des affaires, penser aux changements climatiques mondiaux n'est plus un exercice hypothétique. Cette démarche est devenue une priorité stratégique croissante pour les conseils d'administration, les investisseurs institutionnels et d'autres entités ayant des intérêts à longs termes dans la santé comptable des entreprises.
Au niveau de la mise en œuvre des politiques, les gouvernements et d'autres organes déterminant les directives continuent à mettre en avant des plans encore plus tangibles pour que les compagnies réduisent les émissions de gaz à effet de serre émanant des sources industrielles. Ces politiques sont inspirées en partie par le durcissement du consensus scientifique sur la réalité des changements climatiques. Le troisième rapport d'évaluation (2001) émis par le Panel International sur le changement climatique (PICC) est sans équivoque quant à la hausse alarmante des gaz à effet de serre dans l'atmosphère au cours du siècle dernier et le rôle majeur des émissions des combustibles fossiles dans cette hausse. Le rapport fait également état d'un large consensus selon lequel les gaz à effet de serre résultant de l'activité humaine constituent la principale cause d'augmentation de la moyenne des températures entraînant de sérieux bouleversement du climat de notre planète.
A présent, la communauté financière mondiale prend conscience des dimensions budgétaires du risque économique des changements climatiques. Selon l'assureur européen Munich Re, le coût annuel des plaintes liées aux changements climatiques pourrait atteindre 300 milliards de dollars annuellement d'ici à 2050. Un autre assureur leader, Swiss Re, a annoncé en novembre qu'il ne couvrira plus la responsabilité des dirigeants lorsque les plaintes portent sur les changements climatiques impliquant des entreprises ne menant pas de politique de changements climatiques.
Les préoccupations des actionnaires concernant la manière dont les entreprises esquivent les risques de changements climatiques sont également en hausse. Aux Etats-Unis, les actionnaires, y compris les fond de pension de la ville de New York et l'état du Connecticut, deux des plus grands investisseurs institutionnels américains, ont déposé 19 résolutions portant sur les changements climatiques pendant la période mandatoire en 2002, soit deux fois plus que pendant chacune des huit années précédentes. Le soutien moyen dont se prévalent ces résolutions a également doublé.
Malgré le consensus scientifique mais aussi les implications environnementales et financières dramatiques, les entreprises américaines sont encore nombreuses à opter pour une attitude attentiste en matière de changements climatiques, à sous-estimer ses risques et à exagérer les coûts à court terme d'une action. Ironiquement, cette position "pro-business" d'atermoiement et de déni des changements climatiques pourrait induire plus de mal que de bien aux entreprises américaines et à leurs millions d'actionnaires.
La réalité est que les risques liés aux changements climatiques sont déjà intégrés, dans un certain degré, dans chaque portefeuille d'entreprise et d'investissement. Il est à présent grand temps pour ceux qui protégent la valeur des actionnaires de définir comment et où les changements climatiques créent des risques pour leurs compagnies, d'évaluer la portée et l'efficacité des mesures prises pour réduire ce risque et d'inciter à une meilleure gestion des risques climatiques.
Chaque secteur de l'économie sera probablement affecté dans un certain degré par les changements climatiques. Certaines industries sont particulièrement vulnérables à leurs effets directs, comme la montée du niveau de la mer, les climats extrêmes et les fluctuations de la température et des précipitations.
De nombreuses entreprises, notamment celles qui au coeur de la chaîne de valeur énergétique consomment intensivement du carbone et les industries à gros besoins énergétiques doivent évaluer et planifier un avenir limité en carbone et les coûts liés à la réduction et l'atténuation des émissions. Malgré la décision américaine de tourner le dos au Protocole de Kyoto, les pays continuent à ratifier le traité qui entrera probablement en vigueur. L'Allemagne, les Pays-Bas, la France, la Suède, le Canada, l'Australie et le Japon établissent actuellement des plans nationaux concrets en matière de réduction des émissions. En outre, l'Union européenne ambitionne de tirer 50% de son énergie de sources renouvelables d'ici à 2050. L'Union européenne et le Royaume-Uni sont en train d'établir des régimes d'échange d'émissions. En ce qui concerne les multinationales, il sera plus efficace de commencer dès à présent par des progrès mesurés et opportuns en matière de réduction d'émissions plutôt que d'essayer de rattraper le retard ultérieurement.
Le risque compétitif de l'inaction serait dramatique. Les entreprises pourraient arriver trop tard sur les marchés émergents des solutions énergétiques alternatives, des solutions de transport et sur les marchés secondaires stimulés par les principaux. Les retardataires pourraient perdre leurs clients à mesure que ces derniers se tourneront vers des firmes menant une action en matière de changements climatiques. Les retardataires pourraient y perdre beaucoup en termes de notoriété et d'image de marque.
En ayant une compréhension claire des dimensions des risques liés aux changements climatiques qui sont de nature à impliquer la responsabilité fiduciaire, les conseils d'administration peuvent commencer à jouer ce rôle en évaluant l'exposition actuelle et future des entreprises aux risques compétitifs et financiers liés aux changements climatiques. Ils doivent être surs d'accéder à l'expertise ad hoc en matière d'impacts des changements climatiques et aux options disponibles pour réduire ces risques. Une information dépassée peut entraîner d'importantes sous-évaluations des risques et des surévaluations des coûts d'une action concrète.
Les conseils d'administration devraient également encourager le haut management à identifier les opportunités de gains de coûts et les opportunités d'affaire. Alcoa élabore les moyens de réduire de manière drastique les besoins énergétiques. Les anodes inertes pourraient être opérationnelles dans cinq ans et une approche basée sur la pile à combustible dans dix à quinze ans. Cummins Engine fournit des moteurs au gaz naturel comprimé au gouvernement chinois pour que plusieurs milliers de bus diesel de Pékin puissent être remplacés par des gaz à combustion plus propre.
Une fois les risques et opportunités clairement compris, un conseil d'administration peut prendre les devants dans le développement et l'annonce d'une stratégie explicite en matière de changements climatiques qui soit intégrée dans la stratégie de l'entreprise. Cette stratégie doit s'accompagner des meilleurs standards de pratiques lorsqu'il s'agit de communiquer l'exposition aux risques de changements climatiques aux investisseurs et aux parties prenantes. Et bien entendu, les conseils d'administrations peuvent guider la mise en oeuvre de la stratégie « changements climatiques », créer des lignes formelles de responsabilité pour satisfaire aux objectifs mais aussi gérer et répondre aux risques et aux opportunités.
Détenteurs de 60% de la totalité des capitaux des 1 000 premières sociétés américaines, les investisseurs institutionnels ne devraient pas hésiter à adopter une attitude plus active en matière de changements climatiques. Comme ils détiennent des actions à long terme, ils créent autant de valeur pour les actionnaires en influençant la politique de l'entreprise plutôt qu'en jouant avec les règles du marché. Partout où les changements climatiques menacent la valeur à long terme d'une entreprise, les investisseurs institutionnels ont la responsabilité d'encourager une action.
En interne, les investisseurs institutionnels doivent d'abord entreprendre une évaluation totale de l'exposition aux risques de changements climatiques, intégrer ensuite les considérations liées aux changements climatiques dans leur gestion du risque et expliciter les politiques d'investissement. Comme peu de gestionnaires de portefeuilles disposent des compétences pour quantifier l'exposition aux risques climatiques d'une entreprise, ils doivent se faire conseiller par les autorités dotées d'une expertise technologique, politique et financière en matière de risques liés aux changements climatiques et de leur atténuation.
En externe, les investisseurs institutionnels peuvent travailler avec les entreprises au portefeuille et les cibles d'investissement potentielles pour encourager une meilleure communication des risques climatiques et des actions opportunes en matière de réduction des risques et de capitalisation sur les opportunités. Tant les discussions privées que les mécanismes publics comme les résolutions des actionnaires sont utiles dans l'établissement d'une politique d'entreprise.
Les investisseurs institutionnels peuvent rechercher activement une "énergie propre" et des produits d'investissement "respectueux de l'environnement". Les fonds communs de placement axés sur les compagnies dotées d'une stratégie « changements climatiques » avancée présentant une faible exposition aux risques climatiques se sont déjà montrés prometteurs, renforçant les performances bien documentées des entreprises écologiquement avancées. Les petites entreprises privées développant et commercialisant de nouvelles technologies énergétiques propres comme les combustibles fossiles et les micro turbines constituent également des opportunités d'investissement.
Des alliances informelles comme le Projet de gouvernance durable du CERES et le projet « Carbon Disclosure » mené au RU offrent aussi de nouvelles voies pour les investisseurs institutionnels dans la promotion de meilleures performances entrepreneuriales et une plus grande transparence en termes de gestion du risque climatique. Un cadre de travail commun pour l'établissement de rapport des émissions, tel le protocole du rapport des gaz à effet de serre incorporé aux lignes directives du reporting de la durabilité de la Global Reporting Initiative, facilite aux investisseurs l'évaluation et la comparaison des performances d'une entreprise et encourage les améliorations.
Considérant l'émergence des changements climatiques comme un enjeu relevant des risques économiques, les conseils d'administration pourraient n'y voir que des éléments a priori familiers. Le changement réside dans la perspective d'une action concrète, longtemps restée peu claire, qui à présent est complètement visible. Etant donnée la gravité potentielle des risques qu'implique l'inaction, les dépositaires doivent agir maintenant pour protéger la richesse de leurs actionnaires.
Pour de plus amples informations, veuillez contacter:
Mindy Lubber,
Directeur général
CERES, Inc.
lubber@ceres.org
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